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Vergès et Dumas, vieux grigous de Gbagbo



Libération - 04/01/2011 - Par Thomas Hofnung, Renaud Lecadre

Les deux personnalités françaises, dont le déplacement est financé par l’entourage du président autoproclamé, se comportent en défenseurs des méthodes de la Françafrique  .

On a les soutiens qu’on peut. Totalement isolé sur la scène internationale, sous la menace de l’intervention d’une force militaire ouest-africaine, Laurent Gbagbo a obtenu le renfort de deux fringants avocats français : Roland Dumas et Jacques Vergès, respectivement 88 et 85 ans au compteur. Les deux hommes ont séjourné trois jours à Abidjan, invités par le président autoproclamé. Logés royalement à l’hôtel Pullman, sur les bords de la lagune Ebrié, leurs billets d’avion ont été pris en charge par le palais d’Abidjan, affirment des sources concordantes dans la capitale ivoirienne.

En trois jours, nos duettistes n’ont pas chômé. Ils ont rencontré à trois reprises le président sortant, qui - pourtant battu dans les urnes par Alassane Ouattara, selon la Commission électorale indépendante et les Nations unies - refuse de céder le pouvoir. Ils se sont aussi portés au chevet d’« Ivoiriens aux mains nues » blessés dans des heurts avec des Casques bleus de l’ONU  . Bref, ils ont mouillé le maillot pour leur champion.

A peine arrivé à Abidjan, le tandem Vergès-Dumas avait annoncé la couleur après un premier entretien avec Gbagbo. « Nous avons voulu le voir en premier car il est le président de la République », a dit Roland Dumas. « Gbagbo représente une Afrique nouvelle, qui ne s’incline pas, une Afrique qui n’est pas une Afrique de boy[…]Il ne s’agit pas de traiter la Côte-d’Ivoire comme une colonie, de demander au patron de la Côte-d’Ivoire de donner un peu d’argent pour les élections en France », a enchaîné Jacques Vergès. Pour les avocats de la cause Gbagbo, en revanche, l’argent est disponible.

Anticolonialiste. Leur venue ne doit rien au hasard. Ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, Roland Dumas a aussi dirigé le Conseil constitutionnel entre 1995 et 2000. Or c’est au Conseil constitutionnel ivoirien que Gbagbo doit son « élection » : la plus haute instance judiciaire du pays a invalidé le vote dans le nord du pays, offrant ainsi la victoire sur un plateau au président sortant. Quant à Me Vergès, il est toujours prêt à entonner son refrain anticolonialiste. A Abidjan, il a manié la comparaison avec le Vietnam et l’Algérie, avertissant Paris que la Côte-d’Ivoire serait son « tombeau ». Aux yeux des deux thuriféraires de Gbagbo, il semble surtout que ce dernier représente l’ultime rempart à l’installation d’Alassane Ouattara, forcément manipulé par les Anglo-Saxons en tant qu’ancien directeur adjoint du Fonds monétaire international…

Dominique Pin, ancien de la cellule africaine de l’Elysée sous Mitterrand, voit dans cette équipée abidjanaise « l’envie pour deux vieillards pathétiques de rester dans l’actualité, de se donner l’illusion qu’ils pèsent sur les affaires du monde ». Pour lui, l’attitude de Vergès et Dumas n’est pas seulement « une insulte à la majorité des Ivoiriens qui ont voté Ouattara, mais aussi aux électeurs de Gbagbo qui n’approuvent pas forcément sa dérive fascisante ». Dimanche, avant de regagner Paris, le duo a proposé un recomptage des voix « sous le contrôle international ». De quoi permettre à Gbagbo de gagner un temps précieux.

« Pour un fringant nationaliste, qui fut l’opposant historique au président Houphouët-Boigny, il est pour le moins paradoxal de faire appel à deux vieux routiers de la Françafrique   », observe Antoine Glaser, ancien directeur de la Lettre du Continent. Au cours de leurs longues carrières, Vergès et Dumas ont en effet beaucoup fréquenté les palais africains. Via sa clientèle, « l’avocat du diable » affiche volontiers son tropisme pour les terroristes propalestiniens (Carlos, Anis Naccache, Georges Ibrahim Abdallah), les dictateurs hors norme (Khieu Samphan, Slobodan Milosevic). Mais depuis une vingtaine d’années, Me Vergès défend surtout des potentats africains. Comme Moussa Traoré, président du Mali de 1968 à 1991, parvenu au pouvoir via un coup d’Etat, évincé de la même manière. L’avocat obtiendra que sa condamnation à mort soit commuée en détention à perpétuité. Vergès s’était surtout fait plaisir en racontant à qui veut l’entendre que « Moussa Traoré a été renversé à la suite d’une émeute organisée par le gouvernement français ». En 1999, il est chargé par le président togolais, Gnassingbé Eyadéma, de porter plainte contre Amnesty international, auteur d’un rapport accablant sur les droits de l’homme. Devenu défenseur de la Françafrique   - quoi qu’il en dise -, Me Vergès se met ensuite au service d’Omar Bongo (Gabon), Denis Sassou Nguesso (Congo-Brazzaville) et Idriss Déby (Tchad) pour porter plainte en diffamation contre le livre Noir Silence, rédigé par François-Xavier Vershave, de l’association Survie. La justice française le déboutera en 2002. Encore perdu !

Disparus. Plus pointue est sa défense de Mohamed Diawara, ex-ministre ivoirien du Plan, accusé d’avoir détourné 6,5 milliards de francs CFA des caisses de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Il sera condamné à quinze ans de prison avec sursis pour escroquerie. En Côte-d’Ivoire, il navigue à merveille entre les factions. Défenseur un jour de Ouattara, à qui le président d’alors déniait la nationalité ivoirienne, puis de Laurent Gbagbo contre le même Ouattara. Bâton de maréchal africain de Me Vergès, la défense de Norbert Dabira, inspecteur général de l’armée congolaise, dans l’affaire des « disparus du Beach » (des partisans du président déchu Lissouba massacrés par des hommes de Sassou). Ayant une résidence en banlieue parisienne, c’est Dabira qui permet à la justice française d’enquêter. Placé en garde à vue en France, il est libéré le soir même et refusera toute nouvelle convocation sous prétexte d’une « mauvaise météo » qui l’empêcherait de quitter Brazzaville. Vergès plaidera efficacement la compétence de la justice congolaise, qui blanchira Dabira…

Roland Dumas, l’autre octogénaire au chevet de Gbagbo, n’est jamais intervenu officiellement sous la robe en Afrique mais il la connaît bien, via l’affaire Elf. Il saura conseiller la fermeté au président sortant, comme il l’a montré lors de l’affaire de la succession de Giacometti (qui a vu sa condamnation), où il avait refusé de s’expliquer sur la présence d’une forte somme en liquide à son cabinet. « Plus nous avançons, plus nous savons qu’il y a eu des fraudes au deuxième tour des élections », a-t-il affirmé à Abidjan. On aurait apprécié pareille vigilance de l’ancien président du Conseil constitutionnel, validant les comptes de campagne d’Edouard Balladur en 1995, en dépit de dix millions de francs déposés en liquide.


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Publié sur OSI Bouaké le mercredi 5 janvier 2011

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5 janvier 2011, par Sand   [retour au début des forums]