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« Jimmy P », la psychothérapie passionnante d’un Indien des plaines



Slate - 19/05/13 - Par Jean-Michel Frodon -

Le film de Desplechin, presque entièrement fondé sur des échanges de questions et de réponses entre deux hommes assis face-à-face, est un véritable défi de cinéma, relevé avec un brio d’autant plus grand qu’il ne s’affiche jamais.

C’est un film d’aventure, un vrai, un grand. L’histoire de deux hommes en marge qui parcourront, ensemble et l’un vers l’autre, une odyssée. publicité

Ce voyage semé d’embuches, de gouffres, de passages obscurs, les deux héros l’accompliront pour l’essentiel assis face-à-face, dans une salle désaffectée d’un hôpital militaire du Kansas. L’un, qui jusque là ne parlait pas, raconte. L’autre, avec son accent bizarre, pose des questions, écoute et prend des notes. C’est une histoire vraie, et qui se trouve à la source d’une autre aventure, tout aussi palpitante – mais ça, on n’est pas obligé de le savoir en voyant le film.

Parce que qui n’aurait jamais entendu parler de Georges Devereux, de cette psychothérapie de l’indien Blackfoot Jimmy Picard [1], et de la manière dont cette expérience a effectivement jeté les bases d’une réinvention de la psychiatrie intégrant les caractéristiques culturelles des patients et des soignants, c’est à dire aussi bazardant l’occidentalocentrisme des sciences psychiques, et ouvrant la porte à d’immenses remises en cause d’encore bien plus vaste ampleur, celui qui, donc, ne saurait rien de tout ça, et sans doute s’en ficherait royalement, n’en sera pas moins rivé à l’écran par les aventures de Jimmy P. et Georges D.

Peu après la fin de la deuxième guerre mondiale, Jimmy souffre de multiples troubles physiques et psychiques, suite à une grave chute alors qu’il était GI en France fin 1944 début 1945. A l’hôpital de Topeka, où sont soignés les vétérans ayant des problèmes liés aux fonctions cérébrales, on ne lui trouve aucun symptôme physiologique.

Un terrain commun

Avant de le déclarer psychotique, le médecin-chef a l’idée de faire appel à un personnage fantasque, qu’on appelle « le médecin français » (il arrive de Paris mais est en fait hongrois) : celui qui se fait appeler Georges Devereux a étudié la psychiatrie mais aussi l’anthropologie, notamment chez plusieurs peuples indiens, en particulier les Mohaves auxquels il a consacré sa thèse. Lui à qui la rigide Société américaine de psychanalyse refuse d’accorder le titre de psychanalyste, y jette les bases de la discipline aujourd’hui si féconde qu’on appelle l’ethnopsychiatrie.

Au début du film, on pourrait croire retrouver dans le Jimmy joué par Benicio Del Toro, géant massif et taciturne, le « Chief » de Vol au-dessus d’un nid de coucou, tandis que le toubib à l’accent et aux costumes improbables que campe Mathieu Amalric menace la caricature, sinon le cliché. Normal, ça fait partie de l’aventure.

Cette aventure qui sera aussi, surtout, celle du spectateur : il s’agira, pour lui comme pour les personnages, de partir des acquis, de son savoir (de spectateur) pour aller de l’avant et accomplir lui aussi ce beau programme politique et éthique qu’énonce Devereux à la fin : « deux hommes de bonne volonté qui cherchent un terrain commun ». Ce terrain commun est très exactement ce que construit le film d’Arnaud Desplechin, avec ses spectateurs.

Pour Devereux, ce terrain commun passera d’abord par sa connaissance des mœurs et des usages des Indiens. Grâce aux premiers fils ténus ainsi établis avec Picard, il peut mobiliser d’autres ressources, qui concernent le vocabulaire, qui concernent sa propre vie privée, qui concernent la possibilité de faire varier les limites entre maladie et santé, entre physique et psychique, entre rêve et réalité.

Comme un Western de Ford

Le recours aux relations entre ces différents termes telles qu’elles ont court chez les Indiens (chez des Indiens, pas n’importe lesquels, chez des « Indiens », puisqu’ainsi les nomment ceux qui ne sont pas eux, et que même les Noirs traitent en inférieurs) est un moyen – n’est qu’un des moyens – de construire ce territoire qui apparaît à mesure qu’on l’explore, soit exactement le statut de la frontière dans les westerns. Dans une des scènes, les deux hommes vont en ville voir un nouveau film, Vers sa destinée de John Ford. Et en effet Jimmy P. est bien un film fordien, où les hommes, par l’action, construisent un pays qui grandit. Jimmy P. aurait pu porter le titre d’un autre western de ce cinéaste, Two Rode Together.

A l’initiative de Devereux, mais bientôt suscitant des réponses de plus en plus riches chez Picard, se développe tout un réseau de signes, d’échos, de sens possibles, de glissements et d’harmoniques. Rien ici du mécanisme souvent bébête des systèmes d’interprétation des rêves sur la base d’analogies ou de métaphores terme à terme (ceci représente le pénis, ceci représente le père jalousé, ceci tient lieu de cela…), mais une véritable poétique active, et dont l’efficacité se mesure à la baisse de la souffrance terrible éprouvée par le patient.

Puisqu’il s’agit de travail thérapeutique, bien sûr. Mais il s’agit tout aussi bien de création artistique, et en particulier de cinéma : ce que montre le film est comme le chant à bouche fermée d’une très haute idée de la mise en scène, où les corps, les songes, les mots, les injustices sociales, les pulsions individuelles, les paysages seraient susceptibles de s’agencer les uns les autres, et de se réagencer constamment, pour créer une forme en mouvement, saturée de sens sans en imposer aucun.

Un défi de cinéma relévé avec brio

Afin de donner à cette aventure toute sa signification, et toute sa richesse, Desplechin invente un aspect absent du livre dont il s’inspire, en dotant Devereux d’une vie privée qui aura à l’écran une place équivalente à celle de Picard telle que ses réponses au psychothérapeute la fait surgir. Des histoires d’amour, de souvenirs d’enfance, d’insertion dans une communauté et un milieu professionnel… C’est défaire l’abstraction de la fonction médicale (et le théâtre inégalitaire de la cure psychiatrique et plus encore psychanalytique), c’est mettre de plain-pied le malade et celui qui le soigne, sans du tout les confondre, bien au contraire.

Est-il utile d’ajouter qu’un tel projet de film, presqu’entièrement fondé sur des échanges de questions et de réponses entre deux hommes assis face-à-face, est un véritable défi de cinéma ? Défi relevé avec un brio d’autant plus grand qu’il ne s’affiche jamais, le film choisissant au contraire une discrétion attentive, dont l’intensité spectaculaire est un véritable tour de force, accompli bien sûr par deux acteurs d’exception, mais aussi par un cinéaste qui semble ne vouloir rien prouver pour lui-même, tant il importe de faire correctement le job. Comme le médecin, à nouveau : ce Frenchie débarquant dans le Midwest affublé d’une image (ses précédents films), n’en renie rien, il y puise au contraire les ressources d’une invention véritable, à la fois d’un radical courage et d’une intense émotion.


Le Psy et l’Indien des Plaines

Libération - 21 mai 2013 - par Tobie Nathan -

Arnaud Desplechin revient à Cannes avec une œuvre à la fois personnelle et multiple. C’est un film américain, presque un western, tant les passions humaines sont extirpées, exhibées, à vif. Un film d’amitié, comme ces grands films qui associent deux hommes que rien ne rapproche sinon leur humanité commune. On pourrait y voir aussi un film sur la psychanalyse, qui vient s’ajouter à une liste, à mon sens trop courte, une sorte de Hitchcock ou de Cronenberg à la française, c’est-à-dire, plus délicat, plus subtil. Un film d’une humanité rare, en tout cas, profond, vrai, au point d’en avoir les larmes aux yeux.

À l’origine de ce film, un livre, étrange, contradictoire, multiple, lui aussi, Réalité et rêve. Psychothérapie d’un Indien des plaines de Georges Devereux. On dit que Desplechin en est tombé amoureux — je le comprends ! Premier ouvrage d’un auteur génial et méconnu, il a d’abord été publié aux USA en 1951. Il s’agit du compte-rendu intégral, séance après séance, de la prise en charge d’un Indien Blackfoot, vétéran de la seconde guerre mondiale, ayant développé ce que l’on appelait alors une « névrose traumatique » — ce qu’on nommerait aujourd’hui un PTSD (un trouble de stress post traumatique). Blessé à la tête au cours d’un accident, le patient, Jimmy Picard, quoique physiquement guéri, continuait à présenter des symptômes, des céphalées, des vertiges. Il était devenu, de plus, alcoolique et caractériel. Accueilli au Winter Veterans Hospital de Topeka au Kansas, dans une clinique d’orientation psychanalytique dirigée par Karl Menninger, il y rencontrera Georges Devereux, qui fera avec lui ses premiers pas de psychanalyste.

Ce livre est à peu près unique dans la production psychanalytique mondiale. Il fait d’abord partie des très rares exposés intégraux d’un cas clinique, tellement rigoureux, qu’il en apparaît presque naïf dans ce souci de transparence intégrale. Mais derrière ce premier regard, on prend vite conscience qu’il véhicule une hypothèse explosive. Pour soigner un indien Blackfoot, il ne suffit pas de maîtriser la psychopathologie ; il faut aussi une connaissance des Blackfoot — de la culture Blackfoot — et cela pour atteindre le noyau de la personne et mobiliser ses forces propres. C’est la première fois qu’un texte psychanalytique explore cette hypothèse de manière systématique et jusqu’à son accomplissement, c’est-à-dire la guérison du patient. Car Devereux était de ces psychanalystes qui ne craignaient pas de parler de guérison. Plus même, il en décrivait les conditions ; il en faisait un critère permettant de distinguer une psychothérapie véritable d’une simple suggestion.

Le caractère critique — je dirais même révolutionnaire — de cette œuvre, n’apparaît pas au premier regard, mais travaille le lecteur à son insu. Les questions se succèdent dans une cascade naturelle : et pour soigner un Chinois ? … et alors… un Texan, aussi ? Et un Viennois ? Et un Français… Doit on aller plus loin encore… un Breton, un Corse, un Bourguignon… Et jusqu’à quelle génération ? Et si la psychanalyse était une science — ce que l’on pensait à l’époque — quelles sont les conditions de son universalité ? Devereux pensait sincèrement que la connaissance de la culture du patient, ou au moins la familiarité avec les processus culturels permettait seule d’atteindre cette universalité.

Mais au delà de cette tension vers l’universel, il y a un reste. Jimmy Picard était persuadé que Devereux était une sorte de shaman indien et Devereux pensait que l’Indien faisait un transfert de type paternel. À se demander si, malgré tous les efforts de traduction de culture à culture, chacun ne continuait pas à chanter sa propre chanson. Durant ses séminaires, Devereux parlait souvent de Jimmy Picard. Il racontait volontiers l’anecdote suivante. Jimmy avait rêvé de Devereux. Devereux avait passé la séance à interpréter le rêve de Jimmy. Mais au moment de se quitter, sur le pas de la porte, alors qu’il lui serrait la main, Jimmy lui demandait : « Où êtes vous allé après être venu dans mon rêve ? Visiter un autre rêveur ? » Et Devereux de conclure : « … il restait un indien, pour qui le rêve est au moins aussi réel que la réalité… » d’où le premier titre de l’ouvrage : Reality and Dream.

Après la publication des Essais d’ethnopsychiatrie Générale, en 1970, aux éditions Gallimard, J. B. Pontalis avait programmé la publication de la Psychothérapie d’un Indien des Plaines dans sa collection. Mais la traduction ne convenait pas à Devereux qui avait corrigé chaque ligne des épreuves, rendant l’édition quasi impossible. Le projet était ainsi resté en panne plus de dix ans, jusqu’à ce qu’un petit éditeur, Jean Cyril Godefroy, le reprenne. Le livre ne parut donc en français qu’en 1982, réédité ensuite, chez Fayard en 1998. À la fois authentique et iconoclaste, ce livre est passé inaperçu, tant au moment de sa première publication que trente ans plus tard, dans son édition française. Devereux, intellectuel occidental, immigré en Amérique, psychanalysait un membre d’une tribu autochtone. Ce livre est pourtant à l’origine de toute l’ethnopsychiatrie moderne, qui travaille à l’inverse, puisque des Psy autochtones tentent de soigner de manière spécifique des immigrés de tous les pays.

Desplechin a su dramatiser avec bonheur le côté expérimental de l’entreprise de Devereux, qui apparaît ici comme un chercheur, passionné par la connaissance — ce qu’il était avant tout. Le film fait aussi ressortir vivement l’exceptionnelle générosité de Georges Devereux. Moi, qui l’ai bien connu, je pense que ses réussites thérapeutiques provenaient sans doute beaucoup de cette passion pour l’humanité des êtres. Sa technique psychanalytique était à l’opposé de celle qu’on enseignait en France. Il nous racontait qu’à l’issue d’une séance où le patient avait été particulièrement angoissé, il lui proposait de bavarder un moment. Il n’était pas rare qu’il invite un patient à rester dîner ou qu’il l’accompagne un bout de chemin pour apaiser l’intensité des émotions déclenchées par la cure.

Les Indiens sont incarnés par des Blackfoot de la réserve, des acteurs de qualité, toujours mesurés et délicats dans leur interprétation. Benicio del Toro, immense, inspiré, est manifestement devenu l’indien Jimmy Picard. Il a cette force contenue, cette dignité dans la souffrance qui sonne juste et fait penser loin. Mathieu Amalric met en scène un Devereux étrange, à la fois souffrant et à la recherche d’une vérité impossible — un personnage romantique, musicien et amoureux. Les deux acteurs se rapprochent lentement durant tout le film, comme deux félins conscients de leurs défenses, jusqu’à la scène finale d’une intensité émotionnelle exceptionnelle.

L’histoire d’amour avec Madeleine qui vient vivre durant quelques mois dans sa chambre à l’Hôpital de Topeka, rappelle la véritable passion que Devereux nourrissait pour les femmes. La selle qu’elle lui apporte en cadeau, quelques balades, aussi, sont un clin d’œil à son amour des chevaux. Il manque seulement son chien, son Cowley roux et blanc, qui l’accompagnait partout à Topeka. Car Devereux aimait les femmes, les chevaux et les chiens.

(c) Photo de Georges Devereux par Tobie Nathan


[1] La cure menée par Georges Devereux fait l’objet d’un livre exceptionnel (et parfois ardu), à la fois compte-rendu minutieux des entretiens avec son patient et analyse approfondie de leurs conditions factuelles, de leurs bases théoriques et des moyens thérapeutiques mis en œuvre : Psychothérapie d’un Indien des Plaines (Fayard).


VOIR EN LIGNE : Slate
Publié sur OSI Bouaké le dimanche 9 juin 2013



« Jimmy P », la psychothérapie passionnante d’un Indien des plaines
14 septembre 2013, par osi.bouake   [retour au début des forums]

Vu hier soir : film trop long et un peu ennuyeux pour certains (c’est vrai), qui m’a aussi frappée par la beauté sensuelle de l’image et l’incroyable fidélité clinique au livre ! Je ne m’attendais pas du tout à une adaptation fidèle, mais plutôt à une adaptation assez libre... C’était oublier l’intérêt (parfois lourd mais jamais con) de Desplechin pour la psychologie. C’est un pari d’autant plus fou que cette psychothérapie n’est pas passionnante et que Jimmy Picard est un indien lambda dont l’histoire et le traitement n’ont rien d’exceptionnel... L’ami qui m’accompagnait se demandait pourquoi Desplechin n’explore pas davantage le vécu de la guerre et les ressources culturelles. Ces problèmes sont dans le livre et dans le travail de Devereux parfaitement respecté par Desplechin. C’est donc amusant d’observer que les énormes contradictions de la pratique de Devereux (dont le livre témoigne) se retrouvent dans le film : il développe une nouvelle discipline alors qu’une part de lui se bat pour être intégré au sein du puissant mouvement psychanalytique... Sa psychothérapie montre un tropisme culturel mais se focalise beaucoup sur le vécu sexuel infantile. Jimmy P. a un trauma de guerre mais Devereux se détourne de cet aspect pour s’intéresser à l’histoire de son patient avec les femmes... Au final, dans sa (ses disciplines), il est profondément un marginal qui ne rentre dans aucune case du savoir mais qui aimerait être reconnu par le pouvoir. Facile de comprendre ensuite pourquoi son héritage est pluriel et tire à hue et à dia )

Au delà des tâtonnements du thérapeute et de la banalité du fond (après tout, chaque individu est à la fois singulier et banal), j’ai vraiment trouvé que la position du Devereux du film est très juste et très belle. Quoiqu’il en dise, Devereux est puissamment identifié à son patient, il en est le complice et l’allié. C’est cela qui me semble finalement le plus révolutionnaire pour l’époque, ce que ne manque pas de lui faire remarquer un psychiatre lors du séminaire ridicule où il enseigne l’Oedipe freudien. Cette petite scène est frappante car l’on perçoit les enjeux institutionnels de Devereux qui cherche à être reconnu par les psychanalystes en maniant leur langage alors que ceux-ci lui conseillent gentiment de passer à la "technique passive" et d’arrêter de discuter avec son patient 

Par touches très légères, le film offre finalement un double portrait croisé d’une rencontre entre deux êtres singuliers fortement acculturés, qui héritent d’une histoire traumatique, et dont le rapport aux femmes est complexe. Devereux était un indien des plaines, Arnaud Desplechin l’a bien compris.