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Il est désormais interdit de boycotter


Mots-Clés / France

Libération - 19 Novembre 2010 - par Benoist Hurel - Secrétaire général adjoint du Syndicat de la magistrature.

On a les victoires qu’on peut : Michèle Alliot-Marie a, il y a quelques mois, par une simple circulaire, commis un attentat juridique d’une rare violence contre l’un des moyens les plus anciens et les plus efficaces de la contestation des Etats par les sociétés civiles, à savoir le boycott. Le 12 février, la Chancellerie a eu cette idée extraordinaire selon laquelle tout appel au boycott des produits d’un pays n’était qu’une « provocation publique à la discrimination envers une nation », punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Le ministère demande aux procureurs de la République d’assurer une répression « ferme et cohérente » de ces agissements.

Soyons justes : la paternité de cette brillante initiative revient au procureur général de Paris qui avait, dans son rapport de politique pénale 2009, suggéré que « les faits de boycott ou de provocation au boycott peuvent s’analyser, selon les espèces, soit en une provocation à la discrimination, soit en une discrimination ayant pour effet d’entraver l’exercice d’une activité économique ». On peut rappeler les actions de ce type dans l’histoire : boycott du Royaume-Uni en 1930 initié par Gandhi contre la colonisation, boycott de l’Afrique du Sud dans les années 70 par les militants antiapartheid, boycott, à la même époque, par la communauté homosexuelle américaine d’une marque de bière qui refusait d’embaucher les gays ou, plus récemment, boycott des produits chinois par les soutiens de la cause tibétaine et des produits israéliens par les militants palestiniens… Pour l’ex-garde des Sceaux, il ne s’agit pas là d’entreprises de protestation et d’émancipation, souhaitables en démocratie, mais d’associations de malfaiteurs en vue d’attenter à la bonne marche du commerce, donc du monde.

La notion de discrimination ne peut s’entendre que d’une différence de traitement n’obéissant à aucun but légitime. Une action collective qui viserait à ne pas consommer de produits d’une entreprise parce qu’elle licencie ou délocalise sa production, ou d’un Etat parce qu’il maltraite ses minorités ne peut être qualifiée de discriminatoire, sauf à ôter aux consommateurs leur seul pouvoir, celui de ne pas de consommer n’importe quoi et n’importe comment. Que l’on se rassure : les Etats qui décideraient d’imposer un embargo à un pays étranger n’encourront pas les foudres de la loi pénale…

L’instrumentalisation d’un texte qui visait à combattre le racisme, le nationalisme et le sexisme est inadmissible, surtout lorsqu’elle vise à faire taire l’engagement citoyen. La circulaire en question, qui a su convaincre au moins un tribunal, constitue donc, pour la société civile, une régression d’une ampleur peu commune. Cette provocation s’est pour l’instant heurtée à un mur de silence. La pénalisation de la contestation est toujours une mauvaise nouvelle pour la démocratie. L’absence de contestation de la pénalisation, lorsque celle-ci ne répond à aucun autre objectif que celui de museler les peuples, n’en est pas une meilleure.


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Publié sur OSI Bouaké le mardi 23 novembre 2010

LES BREVES
DE CETTE RUBRIQUE


Il est désormais interdit de boycotter
23 novembre 2010, par didier   [retour au début des forums]

Une preuve de plus (hallucinante celle là !) qu’après l’exécutif et le législatif, la justice ou ce qu’il en restait, est elle aussi sacrifiée sur l’autel du commerce...au bénéfice de notre belle kleptocratie*

* Kleptocratie : Dans son essai "De l’inégalité parmi les sociétés" Jared Diamond présente ce système politique comme une confiscation du pouvoir par une élite au détriment du peuple.

Il est désormais interdit de boycotter
24 novembre 2010, par Sand   [retour au début des forums]

Merci Didier pour cet article. J’avais entendu parler de cela, l’interdiction désormais légale d’appeler à boycotter. Cela réduit le champ des actions non-violentes, et maintenant, il y a encore moins d’alternative au recours à la violence, c’est bien.

Il est désormais interdit de boycotter
24 novembre 2010, par didier   [retour au début des forums]

La violence justifiant la violence... Tu sais, on est sur le chemin de quelque chose de parfaitement théorisé. Le rêve libéral consiste à privatiser toutes les fonctions nobles de l’état (Santé, Education, Action Sociale...) pour gagner de l’argent dans ces champs d’actions et de réduire le champ politique et l’état à exercer une fonction régalienne de sécurité (police, armée) Un état policier, élu par le plus grand nombre pour déféndre par la force, les interets de quelques uns, ...où l’alternance démocratique consiste à choisir celui qui tape le moins fort...

Ou quand ce qui n’était qu’une utopie ultra libérable, ressemble de plus en plus à la réalité !!

Il est désormais interdit de boycotter
25 novembre 2010, par Sand   [retour au début des forums]

cf Années de plomb, Brigades rouges etc.

Il est désormais interdit de boycotter
26 novembre 2010, par didier   [retour au début des forums]

ce n’est pas tout à fait la même chose, ...mais au bout du compte c’est vrai cela conduira au même résultat : la radicalisation des modes de lutte...

A moins que consommer moins et mieux, aller sur le chemin de la décroissance et de la sobriété heureuse, s’avère être le dernier refuge de la lutte non violente ?